Projet, « De la Guerre à la Paix, 80e anniversaire de la victoire et du retour de la paix en Europe ». Poursuite de la collecte de témoignages..

par M. Cobat

Le mercredi 9 avril dernier, une nouvelle rencontre a eu lieu, à Auvers-sur-Oise, avec un témoin de la Seconde Guerre mondiale. Mme Lavoisier, âgée de 4 ans au moment de la déclaration de guerre a en effet accepté de partager ses souvenirs en présence de son mari et de M. Stalmach (Président d’Epiais-Rhus à la Recherche de son Passé qui a permis cette entrevue).

Troisième entretien réalisé depuis le lancement de ce travail de collecte de témoignages, ce temps d’échange de près de 2 heures a permis d’élargir la perception de la Seconde Guerre mondiale dans le Val d’Oise. Alors que les entrevues de Chars et de Marines avaient mis l’accent sur les expériences vécues par des communautés rurales, le témoignage recueilli ce jour-là a davantage abordé le quotidien en zone urbaine plus dense, soumise à des restrictions plus marquées et des menaces plus fréquentes.

Le témoignage a d’abord abordé les débuts du conflit qui restent associés, comme pour tant d’autres Français à la même époque, à deux faits marquants. Il y eut le départ du père, parti dans les Ardennes (vers Sedan) dès son incorporation, puis les épreuves de l’exode : « Je me souviens de la vieille C4 bourrée de tout un tas de choses dont une cage de serins et leur nourriture. » Rejoignant des membres de sa famille à Janville-en-Beauce (Eure-et-Loir), Mme Lavoisier et ses proches avaient dû faire demi-tour sur la Loire, les Allemands déjà présents sur place les empêchant d’aller plus loin. Revenus à Auvers-sur-Oise, comme la plupart des autres habitants, dès l’été 1940, beaucoup avaient alors retrouvé maisons et jardins pillés. Face à ces actes, sans doute commis par ceux qui n’avaient pas fui, Mme Lavoisier se montre pourtant compréhensive : « Vu les circonstances, on ne pouvait pas leur en vouloir ».

Le cahier d’écolière de Mme Lavoisier

[bleu]Le quotidien de l’Occupation vu à travers les yeux d’une écolière.[/bleu]
La vie reprenant alors son cours, c’est d’abord à l’école qu’elle prit conscience de l’Occupation, le jour où les Allemands réquisitionnèrent la cour pour y stationner des camions militaires. C’est au même moment qu’elle fut aussi confrontée aux premiers actes hostiles à l’occupant (heureusement sans conséquence). Rapidement, en effet, des commentaires « Morts aux Boches » furent écrits à la craie sur les camions allemands.

Un nouveau train-train quotidien s’installa alors, rythmé, à l’école notamment, comme à Chars et à Marines, par des alertes aériennes ou de simples exercices. Mme Lavoisier se remémore ainsi très bien, le simple « trou creusé dans le sol, recouvert de bois et de terre et avec de quoi s’asseoir », qui faisait alors office d’abri. « Il n’aurait pourtant pas eu le moindre effet protecteur si une bombe était tombée à proximité », comme le reconnut plus tard un habitant d’Auvers.

Travailler à l’école pendant la guerre, le 1er juin 1944.

Quand elle n’était pas à l’école, Mme Lavoisier occupait son temps libre à se promener dans la campagne ou dans les bois avec ses amies, et surtout à lire, son plus grand plaisir. D’ailleurs, « je n’ai jamais manqué de lecture ! A Noël, j’ai même eu droit à un livre d’images à la gloire du Maréchal. Il avait été acheté, par mon père, à la librairie ». Enfin, elle prenait soin des poules et des lapines, appoint indispensable dans ces années troublées (voir plus bas).

Pendant longtemps, « je n’avais pas véritablement le sentiment d’être en guerre, avec ses tueries. J’avais plutôt la sensation de restrictions, de contraintes imposées par des étrangers, des méchants. » Les pénuries alimentaires étaient importantes, en particulier pour la viande, et elles se sont accentuées au fil du temps. Les gens se ruaient à l’épicerie dès qu’ils apprenaient qu’une livraison d’aliments avait eu lieu. Pourtant, la famille de Mme Lavoisier était relativement privilégiée. Sa mère, fille de fermier, pouvait se procurer un peu de blé, ce qui lui permettait de faire son propre pain, sans dépendre uniquement des tickets de rationnement*. De même, une épicerie se trouvant juste à côté de la maison et une laiterie en face, du troc se mit en place. Dès que des petits lapins naissaient, certains étaient échangés contre d’autres produits alimentaires, tandis que la laitière fournissait du lait en échange de clous fabriqués par le père de Mme Lavoisier, maréchal-ferrant (voir plus bas). La viande restant malgré tout un produit rare, elle donnait lieu à beaucoup de marché noir : « Mon père a parfois acheté de la viande au marché noir, à contre-cœur, pour changer du lapin ou de la poule » mangés habituellement.

Mais les pénuries touchaient aussi quantité d’autres produits, alors « ma mère allait au marché à Pontoise, le samedi. Elle y trouvait parfois un peu de laine ou de fil pour repriser les chaussettes. » Mais comme le décrit l’anecdote suivante, chercher à se ravitailler n’était pas sans risque.
M. Stalmach, présent lors de l’entretien, évoque ainsi sa mère qui « allait chercher du ravitaillement en Belgique (où elle avait de la famille) depuis Pontoise. Elle revenait avec de la nourriture cachée sous du linge salle ». Un jour qu’elle était contrôlée par des gendarmes, ceux-ci « n’ont pas osé enlever ce linge sale » pour regarder ce qu’il y avait dessous. C’est ainsi qu’elle put rentrer chez elle avec son ravitaillement.

[bleu]A la maison cependant, la guerre n’est jamais bien loin.[/bleu]
Interrogée sur ce qu’elle savait ou connaissait du déroulement de la guerre, Mme Lavoisier décrit comment ses parents se tenaient alors régulièrement informés des événements. Ils utilisaient différents canaux d’information. Ils suivaient d’abord les opérations en lisant le quotidien auquel ils étaient abonnés. Mais, plutôt que de se contenter de cette version officielle, ils comptaient aussi beaucoup sur les discussions de voisinage pour se tenir au courant de l’actualité. Enfin, un grand-père qui vivait en face avait une radio. Malgré les risques encourus, « il lui arrivait d’écouter la BBC ».

Pour mieux suivre l’évolution du conflit et les mouvements des armées, sa mère avait d’ailleurs punaisé une carte de France sur la porte de la cuisine. Bien qu’encore très jeune, Mme Lavoisier avait donc une certaine conscience des événements et du contexte  : « J’entendais bien les conversations des grandes personnes. A la forge, les gens venaient aussi pour bavarder. La porte était toujours ouverte car mon père n’était pas d’un naturel inquiet et pessimiste. »

Enfin, après la Libération, son père acheta une radio, « un des premiers luxes de la famille », avec laquelle ils purent suivre les dernières opérations du conflit, en 1945.

De toute façon, il était difficile d’oublier que la guerre se poursuivait, car « chaque soir, le représentant de la défense passive circulait dans les rues d’Auvers, hurlant pour prévenir du début du couvre-feu. Dès qu’il voyait la moindre source de lumière sortir d’une maison, il frappait à la porte des habitants concernés, car c’était alors un fait grave ». Tandis que la mère de Mme Lavoisier menait « une chasse au carton » pour occulter le mieux possible les fenêtres de sa maison, son père aménageait la cave et stockait quelques provisions, de manière à pouvoir s’y abriter quelque temps en cas de besoin.

Cette omniprésence du noir est d’ailleurs, de son propre aveu, une des raisons qui expliquent que depuis plus de 80 ans, Mme Lavoisier garde une peur récurrente du noir.

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Quelles étaient les relations entre la population et l’occupant ?
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Elles étaient surtout marquées par un rapport de dépendance, le quotidien ou le travail des habitants dépendant du bon vouloir des troupes d’occupation.

Son mari fait prisonnier durant la campagne de France en mai/juin 1940, la mère de Mme Lavoisier fit, elle-même, des démarches pour obtenir sa libération. A la mairie d’Auvers, c’est à une secrétaire allemande qu’elle transmit sa demande, les autorités d’occupation contrôlant ainsi l’action des autorités municipales. Elle ne sut jamais si son geste fut réellement pris en compte, ou si ce sont les demandes insistantes des agriculteurs locaux qui ont porté leurs fruits, mais son mari fut rapidement libéré. Il put ainsi reprendre son métier de maréchal-ferrant, dans son atelier qui avait échappé aux réquisitions allemandes.

[violet]Pour en savoir plus sur la question des prisonniers de guerre français en 1939-45, voir le site suivant https://www.cheminsdememoire.gouv.[...fr/fr/le-retour-des-prisonniers-de-guerre-en-1945][/violet]

Comme nous l’avions déjà appris lors des rencontres réalisées à Chars et Marines, le maréchal-ferrant était, dans les années 1940, indispensable à la poursuite des travaux agricoles. A Auvers, à l’époque, ils employaient au moins une centaine de chevaux. Les Allemands avaient donc tout intérêt à s’assurer de la poursuite des travaux des champs puisqu’ils en tiraient, en bout de chaîne, leur propre ravitaillement.

Au fil du temps, il devint malgré tout de plus en plus difficile de se procurer la matière première indispensable à l’activité de la forge. Comme nous l’avait aussi décrit M. Thomas interviewé à Marines, les métaux étaient réquisitionnés par l’occupant. Il fallait compter sur des tickets de rationnement de matières premières pour obtenir le fer nécessaire à la production. Face à la pénurie grandissante, M. Lavoisier fut exceptionnellement autorisé à récupérer les ferrailles dans les gravats d’un pont récemment bombardé sur l’Oise. De son côté, sa femme allait souvent chercher, ici et là, des pièces de rechange ou du fer. C’était donc en train ou à vélo, seuls modes de transport disponibles (faute d’essence) autorisés par les Allemands, qu’elle se rendait à Paris ou à Beaumont-sur-Oise, au risque d’être prise dans des bombardements (voir plus bas). Après un trajet difficile en train, au milieu des destructions et des décombres, elle décida finalement de ne plus prendre le risque d’aller à Paris. Elle se contenta ensuite d’allers-retours épuisants, jusqu’à Beaumont, le vélo lourdement chargé de gros sacs de ferrailles.

C’est aussi à vélo, faute d’essence d’abord, puis de pneus pour son véhicule ensuite, que le père de Mme Lavoisier devait se rendre dans les fermes de la plaine au-dessus d’Auvers, chose peu pratique pour un maréchal-ferrant lourdement outillé. Puis, une fois rentré, il fallait cacher les vélos dans la soute à charbon, afin qu’ils ne soient pas volés par des Français ou saisis par l’occupant.

Entre 1940 et 1942, les conditions de la cohabitation avec l’occupant restèrent globalement correctes, « dans la rue, on était tenu d’être à l’écart mais il n’y avait pas d’hostilité » marquée. Après 1942, la résistance devenant plus active et les troupes d’occupation étant de plus en plus composées de soldats revenant du front russe (où ils étaient habitués à davantage de violence), « ça c’est durci. Un jour, le fils du laitier d’en face s’est fait tirer dessus alors qu’il était à la porte de chez lui. » Il n’avait rien fait de particulier, mais les Allemands voulaient juste le faire rentrer chez lui.

Ces derniers perquisitionnaient souvent les maisons, pour toutes sortes de motifs. Comme il était, par exemple, interdit de tuer un cochon sans autorisation, ils allaient jusqu’à vérifier dans le saloir des particuliers si la viande qui s’y trouvait était fraîche ou pas. Un jour, attirés par l’odeur de cuisson, ils ont perquisitionné à proximité des Lavoisier, pour saisir la viande, mais ils se sont trompés de maison.

Le mari de Mme Lavoisier se souvient tout particulièrement d’une de ces intrusions de l’occupant dans le domicile familial. Un jour qu’ils enquêtaient au sujet d’un oncle arrêté en tentant de franchir la ligne de démarcation, trois soldats allemands sont rentrés dans la maison. Alors, « j’ai vu les Allemands - les plus âgés - se mettre au garde à vous devant mon père. C’était un grand invalide de 14-18 qui avait eu les pieds gelés au front. Le 3e, plus jeune, ne s’étant pas mis au garde à vous, les deux autres l’ont obligé à le faire », au nom du respect dû aux glorieux anciens de la Grande Guerre.

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Qu’en était-il de la Résistance ?[/bleu]
« On savait qu’il y avait des résistants », reconnaît Mme Lavoisier, « même si on ne les connaissait pas forcément. [...] Un jour, par exemple, un voisin bouchant le soupirail de la cave avec des morceaux de bois, expliqua qu’il voulait se protéger du froid. Mais on apprit après coup qu’il y avait en fait caché des aviateurs alliés ». En effet, il était fréquent que des aviateurs alliés sautent en parachute, après que leurs avions aient été touchés par les tirs allemands. Beaucoup d’entre eux étaient ensuite récupérés puis cachés par les résistants*. Dès qu’on voyait un ou plusieurs parachutes, « on savait tout de suite qu’il y avait des aviateurs pas loin mais on ne savait pas qui les accueillait ».

Ces raids et ces avions alliés abattus ont d’ailleurs donné lieu à un des événements les plus marquants de la guerre pour la commune. Le 8 juillet 1944, un avion Lancaster anglais ayant été abattu à proximité d’Auvers, des habitants se sont rendus sur place pour voir s’il y avait des blessés à secourir. Arrivés avant les Allemands, ils ont trouvé un corps qu’ils ont alors ramassé. Le 14 juillet 1944, cet aviateur allié fut enterré avec les honneurs par des résistants locaux et des habitants, au cimetière d’Auvers. Dénoncés, certains furent arrêtés puis interrogés par les Allemands. Cinq d’entre eux furent ensuite déportés, mais aucun ne revint en vie à la fin de la guerre.

[violet]Pour en savoir plus sur cet événement, http://www.ville-auverssuroise.fr/v...[/violet]

Eglise de Moussy après le bombardement anglais du 10 juillet 1944. Coll. particulière Yann Loisel

[bleu]Le tournant de l’année 1944.[/bleu]
C’est justement à partir de 1944 que la situation s’est fortement dégradée à mesure que les bombardements se sont intensifiés en lien avec le débarquement allié en Normandie. Qu’il s’agisse de détruire les infrastructures de transport et de communication ou de désorganiser / gêner les mouvements de troupes allemandes, ces bombardements ont particulièrement visé la vallée de l’Oise, avant et après le 6 juin. Ils occupent d’ailleurs une grande place dans les souvenirs de Mme Lavoisier. C’est ainsi que pour elle, l’année scolaire s’interrompit prématurément. Alors que les raids alliés se multipliaient après le débarquement, sa mère décréta, le 12 juin 1944, « tu n’iras plus à l’école ! ». Cette date est d’autant plus clairement fixée dans sa mémoire que c’est ce jour-là qu’elle écrivit sa dernière leçon, dans son cahier d’écolière conservé jusqu’à aujourd’hui.

12 juin 1944, dernier jour d’école !

De la même manière qu’elle l’avait retirée de l’école en juin 1944 pour la protéger d’éventuels bombardements, la mère de Mme Lavoisier renonça à aller au marché à Pontoise le samedi après qu’un nouveau bombardement allié a détruit un pont tout proche. « Plus la libération approchait, plus on sentait la pression augmenter et le périmètre (des déplacements possibles) se restreindre à cause des bombardements de plus en plus fréquents ».

Lorsqu’ils étaient chez eux et qu’un raid s’annonçait, M. Lavoisier mettait sa femme et sa fille « derrière le gros pilier de la forge », partie la plus solide de l’atelier et , par conséquent, la plus susceptible de résister aux explosions.

Quand ils n’étaient pas contraints de se protéger des bombardements alliés, les habitants d’Auvers et de Pontoise se retrouvaient réquisitionnés par l’occupant pour aller en déblayer les décombres au pont de Chaponval (à Auvers), ou bien encore à la base aérienne allemande de Cormeilles-en-Vexin. Mais si les Allemands organisaient le transport pour aller déblayer, les habitants se retrouvaient ensuite livrés à eux-mêmes pour rentrer, à pied le plus souvent.

[bleu]Quels souvenirs la Libération a-t-elle laissé ?[/bleu]
Les premières images qui viennent à l’esprit de Mme Lavoisier lorsque nous évoquons la Libération, ce sont « des motos, puis des convois allemands traversant Auvers-sur-Oise » lors de leur retraite face aux armées alliées. A ce moment-là, son père craignant que les Allemands ne se livrent à des violences aveugles avant leur départ, la famille se cache derrière les persiennes de la maison pour assister à cette fuite de l’occupant. « On a vu les véhicules des Allemands s’en aller, avec des gradés, puis les soldats à pied, dont certains étaient très âgés. L’un d’eux traînait une petite carriole avec toutes ses affaires. Il est entré dans la forge pour demander (en vain) de la graisse pour les roues de sa carriole. »

Puis, « le matin, en se levant, il n’y avait plus d’Allemands qui s’en allaient. Très vite ensuite, les jeeps et les motos américaines sont arrivées » à Auvers. Pour l’occasion, « ma mère est allée récolter un panier de tomates. Les Américains se sont rués dessus ! » Bien qu’ils ne parlaient pas la même langue, libérateurs et habitants réussissaient très bien à communiquer par de simples gestes. Pendant qu’un peu partout les civils se rassemblaient le long des routes, « des femmes offraient des fleurs » aux soldats. Quatre-vingt ans plus tard, Mme Lavoisier s’étonne encore de ce geste : « que pouvaient bien faire les soldats de ces fleurs alors que les combats continuaient un peu plus loin ? »

Pilote et observateur d’artillerie américains sur Piper Club, Ferme de la Lévrière. Marines, 31 08 1944. Coll. particulière Yann Loisel

[bleu]Puis vient le temps de l’épuration et du retour progressif à la vie normale.[/bleu]
Mme Lavoisier en garde un souvenir puissant  : « le comité d’épuration fut une horreur ! Un plombier qui avait travaillé avec les Allemands et revendu des métaux au marché noir fut tabassé à la Libération. [...] Trois femmes, une mère et ses deux filles furent entièrement rasées, devant une foule, pour avoir travaillé avec les Allemands avant d’être promenées dans la rue, notamment par des résistants de la dernière heure. […] Mon père n’était pas du tout d’accord. Il disait "ce n’est pas bien !" alors il n’a pas voulu que je regarde. J’ai donc vu cela à travers les persiennes. »

Après la libération, « il a fallu du temps pour retrouver une vie normale. On a utilisé des tickets de rationnement bien après 1945 ». L’essence, les matières premières sont longtemps restées rares. De même, les services administratifs ou les banques ont mis du temps à retrouver leur fonctionnement normal.

A Pontoise, les destructions des bombardements alliés étaient encore visibles bien des années après la fin de la guerre. Dans les années 1950, on voyait toujours de nombreuses maisons éventrées jusqu’au sous-sol. Au château, vers 1954/1955, on rebouchait encore avec un bulldozer américain les trous provoqués par les bombardements.

Quant au 8 mai 1945 lui-même, Mme Lavoisier n’en garde pas véritablement de souvenir particulier si ce n’est que son père, qui était membre de l’harmonie municipale, put à nouveau jouer de la musique, après cinq années d’interdiction. Comme pour les autres témoins rencontrés jusque-là, l’essentiel s’était joué durant l’été 1944, au moment de la Libération.

Aérodrome de Cormeilles-en-Vexin après les bombardements alliés. Août 1944. Coll. particulière Yann Loisel

Au moment de faire le bilan de cette rencontre, des images, des sensations particulières se rappellent à la mémoire de Mme Lavoisier. Les années 1939-45 restent ainsi associées à des sons caractéristiques de la guerre. Il y avait les « bruits des bombardements » et les tirs de la défense antiaérienne allemande, mais aussi « le sifflement des avions en piqué ciblant les ponts ». Avec le temps et l’expérience, les habitants apprenaient à les distinguer « du son grave des forteresses volantes, qui passaient en grande quantité, très haut, protégées par des chasseurs ». A contrario, certains moments de silence l’ont tout autant marquée. La voie de chemin de fer passant non loin de la maison, « on avait l’habitude d’entendre passer des trains lourds, chargés de matériel allemand. Mais dès qu’un pont était détruit, il n’y avait alors plus un bruit », le temps que le trafic soit rétabli.

Aux sons s’ajoutaient aussi des images fortes puisque « du grenier, on voyait les combats aériens, les traînées laissées dans le ciel par les avions. Il y avait des quantités de bombardiers alliés en route vers l’Allemagne, qui étaient entourés de chasseurs les protégeant des avions allemands. »

Pour Mme Lavoisier, les années 1940-45, sont aussi associées à des couleurs. Outre le noir, inquiétant, du couvre-feu et des abris (évoqué plus haut), le « vert de gris » des soldats allemands est une autre couleur évocatrice de danger, « dès qu’on en voyait, on ne restait pas dehors ! »

Enfin, sa mémoire garde aussi le souvenir de certaines odeurs. Celle de la corne brûlée, qui lui rappelle son père occupé à ferrer les chevaux des agriculteurs locaux. Mais aussi les odeurs de cochon, fortes quand il était élevé, nourri au milieu des habitants ; plus agréables, lorsqu’un cochon était tué et sa viande grillée.

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Qu’en est-il de la transmission ?
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De tout cela, Mme Lavoisier reconnaît, finalement, en avoir très peu parlé avec ses enfants, et encore moins avec ses petits-enfants. Le souvenir de ces années et les traces de la guerre se faisant encore sentir des années après la fin du conflit, beaucoup ne voyaient pas le besoin, ne ressentaient pas l’envie d’en parler. Et les enfants ou petits-enfants n’en faisaient pas non plus la demande. « Dans certaines familles, on n’en parlait pas du tout, par refus, dans d’autres, les gens n’avaient plus envie » d’évoquer cette période.

Si elle a accepté de témoigner cette fois, c’est notamment parce qu’elle avait été invitée à le faire pour les élèves d’aujourd’hui. « Transmettre à des enfants, je ne suis pas sûre qu’ils comprennent, ils sont trop jeunes. Par contre, pour des adolescents c’est important de dire ce que cela représente au réel, de voir sa maison pillée, des gens malheureux … car la guerre, c’est une horreur ! C’est même désespérant de voir ce besoin de se taper dessus, partout, mais partout. C’est fou qu’il y ait tout le temps quelqu’un qui en ait envie ! »

Je remercie vivement M. Stalmach qui a rendu possible cette fructueuse rencontre. Je remercie chaleureusement Mme et M. Lavoisier qui m’ont accueilli chez eux et qui ont pris de leur temps pour partager, avec moi, leurs souvenirs des années de guerre.

(*) Il est possible de suivre l’avancement de ce projet en consultant les articles précédents, https://clg-hautiers-marines.ac-ver..., https://clg-hautiers-marines.ac-ver... et https://clg-hautiers-marines.ac-ver...