Mercredi 12 mars, une seconde rencontre a eu lieu entre des élèves des classes de 3e C et 3e F du collège et des témoins volontaires pour partager leurs souvenirs sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Cette rencontre a été possible grâce à l’action de M. Jean Loriné, 1er adjoint de Marines et ancien enseignant d’histoire-géographie du collège. C’est en effet par son entremise qu’un couple de Marinois, M. et Mme Thomas, respectivement âgés de 91 et 90 ans, a accepté d’accueillir chez lui quatre collégiens, Mathilde, Emjy, Nathan et Loan. Mme Marietta, autrice qui participe à l’organisation du 8 mai prochain, était également présente. Cette rencontre était pour elle l’occasion de rassembler de la matière, des idées pour préparer ces futures commémorations communales.
Reprenant la trame des questions qui avait servi de cadre à la première rencontre témoins-collégiens, fin janvier dernier à Chars, les élèves de 3e C et 3e F ont ainsi pu découvrir, à leur tour, les multiples facettes des années 1939-45.
Au cours de ces échanges fournis, c’est notamment la guerre vue et vécue par des enfants qui a été abordée. Pour M. et Mme Thomas, âgés de seulement 5/6 ans au début du conflit, la période 1939/40 reste associée à l’idée de séparation. Il y eut d’abord la séparation avec leur père, mobilisé (comme 126 autres Marinois à la même époque *) : "je me souviens très bien, nous raconte monsieur Thomas, de mon père partant au fort de Cormeilles-en-Parisis. C’est mon grand-père, avec sa toute nouvelle Peugeot 202, qui a emmené mon père", avec deux habitants de la commune eux aussi mobilisés. Il allait ensuite régulièrement le voir avant qu’il ne parte en cantonnement à Ricquebourg, dans l’Oise, puis à Saint-Mihiel, dans l’Est, durant cette "drôle de guerre" où "les soldats occupaient leur temps à jouer au football".
Puis ce furent la séparation et le déracinement provoqués par l’exode de mai/juin 1940. Comme tant d’autres habitants du Vexin, Mme Thomas, quitte, avec sa mère, Hadancourt-le-Haut-Clocher (Oise) pour la Creuse. Elle se souvient d’ailleurs très bien des rumeurs d’exactions allemandes, diffusées par les réfugiés venant du nord du pays déjà envahi par l’ennemi (ex : "Les Allemands coupent les mains des enfants !"). Effrayées comme beaucoup d’autres Vexinois, elles fuient alors au sud de la Loire, se contentant de quelques affaires entassées dans un véhicule. Sans réellement comprendre ce qui se passait alors, Mme Thomas n’a pas oublié la tristesse qui se lisait sur le visage de sa mère pendant la dizaine de jours d’un trajet à travers le pays, rendu difficile par le manque de carburant. En cours de route, elle avait dû se résoudre à échanger sa voiture contre un vélo, faute d’essence pour continuer le parcours. Finalement parvenues à Evaux-les-Bains, dans la Creuse, elles ont été accueillies par de la famille. C’est alors qu’une nouvelle séparation commença pour elle : tandis que sa mère remontait quelques semaines plus tard vers Hadancourt, elle-même resta dans la Creuse jusqu’en 1944. Hébergée par des grands-parents et entourée par des cousins, elle demeura ainsi éloignée de ses deux parents pendant quatre années.
M. Thomas n’avait quant à lui pas connu directement l’exode, puisque des oncles étaient venus, du Périgord, les chercher, lui, son frère et sa mère, quelques mois plus tôt, pour les héberger, loin des menaces du front. Revenus du Sud-Ouest de la France dans le Vexin dès l’été, M. Thomas fit sa première rentrée à l’école de Marines à l’automne 1940. La guerre et ses conséquences étaient toujours en arrière-plan, notamment lorsqu’il fallait s’entraîner à aller aux abris anti-aériens pour se protéger des bombardements alliés. Mais il y avait aussi le remplacement de la Marseillaise, par le nouvel hymne promu par le régime de Vichy, "Maréchal nous voilà", chanté chaque matin avant le début de la classe. Quant au couvre-feu, "c’était un drame car en plus de ne pas pouvoir sortir la nuit, dans les maisons il ne fallait pas de lumière." Pourtant, malgré ce contexte pesant et la forte présence allemande, les enfants continuaient de jouer. Les uns prenaient plaisir à "sauter en parachute", du haut du pont ferroviaire de Neuilly, un parapluie étant censé freiner la chute. Les autres, en groupes, jouaient à la guerre, ceux "du bas de Marines" affrontant "ceux du haut". "Nous, les gamins du bas, nous avions de la chance car il y avait un ferrailleur à côté, alors on avait des casques et on se faisait des fusils avec du bois. On défilait avec le casque et le fusil devant les Allemands qui n’ont jamais rien dit !" se remémore avec une certaine émotion M. Thomas.
Interrogé par les élèves sur les pénuries alimentaires, il ne se souvient pas en avoir connu, enfant, pendant la guerre. Comme il l’explique à nos collégiens, l’environnement rural de Marines a rendu le quotidien des habitants bien plus facile qu’en ville. Il était en effet plus aisé, pour les habitants, de se fournir en aliments de base, notamment en troquant tel ou tel objet ou produit contre un autre, notamment auprès des agriculteurs ou de la sucrerie proche. A défaut, la nature offrait un complément de ressources. C’est ainsi que les glands ramassés à l’automne dans les bois environnants étaient torréfiés au bar du centre ville tenu par la mère de M. Thomas. Ce substitut remplaçait tant bien que mal le café devenu introuvable. Rien à voir donc avec le sort de ces Parisiens dépouillés par les Allemands. De la capitale, ils allaient, à vélo, jusqu’à Gisors pour acheter le beurre, les œufs, la farine ... qui leur faisaient défaut. Sur le chemin du retour, lorsqu’ils étaient chargés, les soldats allemands les interceptaient à Marines pour leur voler tous leurs achats.
Marquant la fin de cette époque de pénurie, l’arrivée des Américains en 1944 reste surtout associée dans la mémoire de M. et Mme Thomas à un parfum, à un goût. Tout enfant qu’ils étaient alors, ils prirent bien vite l’habitude d’épier l’arrivée prochaine de GI’s, car elle était d’abord pour eux synonyme de distribution de chewing-gum.
Bien que relativement épargnés dans leur propre quotidien, nos témoins tiennent néanmoins à rappeler que celui des adultes fut bien plus affecté par les circonstances.
Il y eu d’abord l’étonnement, au retour de l’exode, de découvrir le pillage des maisons qui avaient été abandonnées lors de la fuite de mai/juin 1940. Bien que les troupes allemandes soient arrivées à Marines dès le 10 juin (*), elles n’en furent pas toujours les seules responsables. C’est ainsi que la mère de Mme Thomas, revenue chez elle à Hadancourt, constata le vol de différents biens, dont elle revit certains, non loin de là, par la suite (notamment des draps, séchant chez des voisins).
Puis, l’occupation s’installant dans la durée, la population de Marines dut s’adapter à un nouveau quotidien contraint par l’omniprésence allemande : Kommandantur au château ; direction de la production des missiles V1 à Nucourt établie à l’Oratoire ; une forte présence militaire, en particulier avec la base aérienne et le camp de Cormeilles-en-Vexin.
Si beaucoup des Marinois mobilisés à l’automne 1939 sont rapidement revenus (soldats démobilisés ou prisonniers libérés après l’Armistice du 22 juin 1940), la vie de la commune n’a pas pour autant repris un cours normal du fait des nombreuses restrictions imposées par l’occupant. Il y avait notamment de nombreuses réquisitions, les Allemands récupérant quantité de produits, de ressources et de matériaux pour leur effort de guerre. Les années 1940-44 sont ainsi placées sous le signe de la débrouille et de l’adaptation.
Le bar tenu par sa mère (évoqué plus haut) était ainsi devenu, selon M. Thomas, un lieu où "il y avait beaucoup de trafics, avec les gens de la mairie qui distribuaient les tickets de rationnement". Il y avait notamment un homme qui fumait beaucoup, qui venait au bar avec des tickets pour des chaussures ou du pain. Il les donnait à sa mère qui les redistribuait à des habitants qui en avaient besoin. En échange, ceux-ci fournissaient des tickets pour du tabac dont ils n’avaient pas usage.
Dans le domaine professionnel aussi, les conséquences des réquisitions allemandes étaient nombreuses et obligeaient à trouver sans cesse de nouvelles solutions face aux problèmes qui se présentaient.
Le grand-père de M. Thomas, maréchal-ferrant, possédait un atelier de mécanique et de ferronnerie à Marines, où travaillait aussi son père. Ils purent poursuivre leur activité, bien que l’atelier fut en partie réquisitionné par les Allemands pour y entretenir leur propre matériel. A une époque où les véhicules, comme l’essence, étaient rares car réquisitionnés, les Thomas avaient l’avantage de pouvoir conserver un camion pour leurs déplacements professionnels. Ils en faisaient ponctuellement profiter les gendarmes qui n’avaient plus, à leur disposition, que de simples vélos : quand ces derniers en avaient besoin (par exemple, pour aller dans les communes les plus éloignées de leur circonscription, Haravilliers, Berville ...), ils demandaient alors aux Thomas s’ils pouvaient les transporter.
Pour autant, cela ne suffisait pas à compenser toutes les contraintes imposées par la présence allemande. Rapidement, le fer, réservé à l’effort de guerre, vint à manquer. Alors pour continuer de fournir les agriculteurs environnants en fer à cheval, son grand-père prit l’habitude d’en fabriquer à partir du cerclage en métal usagé de roues de charrettes. La ficelle venant également à manquer pour les lieuses agricoles utilisées lors des moissons, il réussit à remplacer la ficelle devenue rare par du fil de fer. Mais cette fois, le camion de l’atelier ne suffisait plus car c’est à Creil (Oise) que se trouvait le fournisseur de fil, et les Thomas n’avaient pas le droit d’aller aussi loin avec leur véhicule. Le grand-père, patron de l’atelier, demanda alors au chef d’atelier allemand de l’emmener. Celui-ci accepta et les Thomas purent ainsi ramener à Marines le fer nécessaire aux lieuses, dans un camion allemand, avec des Allemands. Comme nous l’explique notre témoin du jour, "il y avait plus d’Autrichiens que d’Allemands et les Autrichiens n’étaient pas chaud pour faire la guerre pour les Allemands". Certains d’entre eux demandaient même parfois à sa mère si elle avait des bleus de travail à leur donner pour qu’ils puissent enlever leur uniforme et s’enfuir.
Si l’hostilité n’était donc pas systématique de la part de l’occupant, il fallait néanmoins parfois user de subterfuges pour échapper à ses réquisitions. En tant que maréchal-ferrant, le grand-père de M. Thomas était sollicité par les Allemands chaque fois qu’ils voulaient prendre des chevaux pour leur armée : c’est lui qui devait préparer les bêtes avant leur départ. Alors pour limiter l’ampleur de ces réquisitions qui pénalisaient les agriculteurs locaux, il s’arrangeait pour ferrer les chevaux de manière à ce qu’ils boitent. Lorsque les Allemands passaient en revue les bêtes, ils écartaient d’office les animaux boiteux (car synonymes de mauvais état de santé).
Pour autant, la période a aussi été marquée par des situations et des événements bien plus dramatiques.
Il y eut d’abord les victimes directes de la guerre. Un certain nombre de Marinois ont ainsi été tués au combat pendant la campagne de France (mai/juin 1940), lors de l’exode (comme c’est le cas, par exemple du grand-père de M. Loriné, tué pour ne pas s’être arrêté à un contrôle allemand), ou bien encore lorsqu’ils étaient prisonniers en Allemagne (*). On retrouve leurs noms sur le monument aux morts de la commune.
Puis, il y eut la mise en place du S.T.O (Service du Travail Obligatoire). Convoqué à Pontoise, comme beaucoup d’autres jeunes Français à l’époque, afin d’aller travailler en Allemagne, le père de notre témoin y échappa cependant grâce à une initiative courageuse de la secrétaire traitant son dossier : en le mettant au feu sous ses yeux, il lui épargna alors le départ pour l’Allemagne. Beaucoup d’autres ne purent l’éviter, parfois avec des conséquences tragiques, comme le rappelle M. Thomas au sujet du petit-fils du maire de Marines de l’époque. Envoyé en Allemagne comme travailleur, il y est tué, à Oschersleben, le 28 juillet 1943, lors d’un bombardement allié.
Il garde également le souvenir de moments à haut risque vécus par ses propres parents et grands-parents. Après l’échec du débarquement anglo-canadien de Dieppe, en 1942, des SS arrivèrent à Marines avec du matériel amphibie capturé à cette occasion. Ils demandèrent alors au grand-père de M. Thomas de le réparer dans son atelier. Celui-ci, ayant combattu en 14-18, répondit "Je ne travaillerai jamais pour les Boches !". L’officier SS le somma alors d’obéir, lui posant un pistolet sous le menton. Ce n’est que par l’intervention du chef d’atelier allemand, évoqué plus haut, que M. Thomas échappa à l’exécution. De même en 1944, au moment où l’armée allemande refluait devant l’avancée alliée, des SS se sont présentés (peut-être après une dénonciation) chez les parents de M. Thomas pour exiger qu’ils leur livrent trois voitures cachées sur leur terrain. Sa mère fut alors contrainte, sous la menace d’une arme, de révéler la cachette en question. Pour autant, les Allemands ne purent pas poursuivre leur retraite dans ces voitures, leurs roues ayant été préalablement enlevées et cachées ailleurs.
Au moment de conclure l’entretien, M. Thomas souhaitait revenir sur un fait tragique particulièrement marquant qui reste associé à cette période, l’exécution d’André Baleydier. Le 16 août 1944, en soirée, il est arrêté avec deux autres cheminots M. Poitou et M.Clément, ainsi que l’épouse de ce dernier, par un groupe de soldats allemands attendant le train de Valmandois. Sur André Baleydier, FFI et membre du parti communiste, les Allemands découvrent des tracts d’organisations résistantes. Pendant des heures, les trois hommes sont frappés. Leurs geôliers menacent de les tuer sommairement s’ils n’avouent pas leur appartenance à la Résistance. Le 17 août, M. Poitou, M. et Mme Clément sont libérés après des demandes des gendarmes français et de responsables de la SNCF. Quant à André Baleydier, son corps, portant de nombreuses traces de torture, est retrouvé début septembre, sommairement enterré dans le parc du château (*). Le cheminot résistant est probablement mort le 17 août 1944. Il a obtenu la mention « Mort pour la France » ainsi que la Médaille militaire.
A l’issue de ce long temps d’échange, je tiens à remercier M. Loriné, 1er adjoint, pour avoir permis la tenue de cette rencontre et surtout M. et Mme Thomas pour avoir accepté de nous recevoir et de partager leurs souvenirs avec les élèves. Enfin, je remercie Emjy, Mathilde, Loan et Nathan pour s’être portés volontaires pour ce moment de dialogue intergénérationnel.
(*) toutes ces informations et précisions sont extraites du "Précis succinct de l’histoire de la guerre de septembre 1939 à la libération" tenu par le comité local des anciens combattants à partir du 10 septembre 1939. 72 des 127 habitants de Marines ont par exemple étaient prisonniers à l’issue de la Campagne de France, en juin 1940.
Pour en savoir plus sur ce projet, vous pouvez aussi consulter l’article précédent, https://clg-hautiers-marines.ac-ver...




